02.08.2008

De la citoyenneté économique

L'Assemblée de l'Union des Comores a donc rejeté le projet de loi présenté par le Gouvernement du Président Ahmed Abdallah Mohamed Sambi visant à vendre la nationalité comorienne à des Arabes du Kuwait et des Emirats Arabes Unis, Arabes qui sont sans nationalités dans leurs propres pays. Il n'y avait que les Arabes pour inventer ça et il n'y avait que les Comoriens pour se mettre dans des embrouilles de ce genre.

On dirait une plaisanterie. Dans un média du Golf, on pouvait lire que 25 personnes ont pu bénéficier de la gentillesse des autorités comoriennes. Ils ont obtenu des passeports comoriens, avant même la présentation de la loi au Parlement. Ces passeports ont été cédés contre des dollars dont on ne saura sans doute jamais dans quelles poches ils sont allés comme c'est le cas depuis de nombreuses années (et dans ce domaine le Président Sambi n'a rien inventé). Ces nouveaux Comoriens, aussitôt notre nationalité obtenue, ont formulé une demande de nationalité dans leur propre pays, l'obtention d'une nationalité étrangère leur permettant dans certains cas d'obtenir la leur. Looool ! comme dirait une amie qui m'est chère.

Ce n'est pas une plaisanterie. C'est la conséquence de l'application stricte des traditions ancestrales. Ainsi, aujourd'hui un enfant peut naître aux Emirats ou au Koweit dans une famille qui y vit depuis des siècles, il n'aura pas la nationalité d'un de ces pays, et il n'aura donc aucune nationalité. A tel point qu'avant de ratifier la Convention relative aux Droits des Enfants, en 1997, je crois, les Emirats Arabes Unis ont émis plusieurs réserves dont celle concernant l'article 7 qui dit que tout enfant a le droit à une nationalité. Affaire interne, disent-ils. Difficile car ce statut batard est soumis à des gens dont les familles, autrefois, ne connaissaient pas les frontières.

Mais quand on sait que ces populations dites apatrides (bedouns pour les Arabes) se sont toujours battus en première ligne pour la défense de leur pays, le Koweit, la tradition devient une insulte, une injustice incompatible avec l'Islam dont ces messieurs se disent les meilleurs représentants.

Heureusement, aussi bien au Koweit qu'aux Comores, les bêtises des puissants - ou de ceux qui s'en donnent des airs - nous font rire un peu. Ainsi, un responsable politique koweitien qui se bat pour la naturalisation de ses compatriotes dans son pays et pas dans un pays étranger disait dans un journal local a propos de l'accord avec les Comores : "Kuwaitis used to jokingly say that the solution to the problems of Bedouns will come from the moon but with this agreement, it seems the joke is now a reality". 

D'avance pardonnez ma traduction car depuis des années, mon anglais est resté "niveau lycée", mais en gros notre cousin veut dire (je crois) : "Les Koweitiens avaient l'habitude de rire en disant que la solution aux problèmes de Bedouns viendra de la lune [on ne peut que rapprocher ce mot du sens originel de "Comore" : al-kamar, la lune en arabe] mais avec cet accord [entre le Koweit et les Comores pour la vente de la nationalité comorienne] il semble que la plaisanterie est à présent une réalité".

Il est sûr que l'émir du Koweit, désigné comme celui qui discutait avec le Président Sambi sur cette affaire, comme l'a révélé un communiqué du gouvernement comorien en date du 16 juillet 2008, ne doit pas rire autant en apprenant que les députés comoriens ont refusé sa proposition. Car on imagine mal le gouvernement comorien écrivant que le Président Sambi a négocié avec l'émir du Koweit alors que ce serait faux, comme vient de l'affirmer l'Ambassadeur koweitien aux Comores, mais installé en Egypte, où il est mieux informé sur les turpitudes de la politique sambienne. A moins que notre cher président et ses conseillers n'aient commis une confusion impardonnable entre l'emir du Koweit et le PDG de la Holding qui doit nous construire de beaux hôtels sur une partie de la côte comorienne qui a déjà été bradée.

Quant aux Comoriens, eux aussi, ont pu s'amuser un peu en lisant ce fameux communiqué du Gouvernement comorien, dans lequel on demande aux députés d'accepter la vente de la nationalité à 4000 familles des Emirats contre 100 000 000 de dollars US. J'ai lu et relu 100 fois... non, j'exagère, disons une vingtaine de fois, ce communiqué et à chaque fois je rigole quand j'arrive à ce passage mémorable : "C'est la preuve de notre ouverture au monde, de notre sens de l'hospitalité et de notre capacité d'adaptation." Certains se sont trompés de vocation dans ce gouvernement, même s'il n'y a pas de salle de théâtre ou de cinéma aux Comores. Mais après tout, dans d'autres contrées, on dit que la politique est une grande scène. S'y jouent des drames, des tragédies et parfois... des comédies.

Quel sens de l'hospitalité ! Je ne sais pas d'où vient ce type de "sens de l'hospitalité", mais il n'est vraiment pas comorien, en tout cas pas celui qu'on observe tous les jours. Vous imaginez : un étranger se présente à votre porte et vous demande de le loger et vous exigez d'abord près de 25 000 000 d'euros pour refaire votre logement et vous vous réjouissez d'avance du fait qu'il n'y entrera jamais ou pas d'une manière "permanente".

Plus loin, on peut apprécier un autre argument : "Le réflexe de repli sur soi et de peur qu'essaient de susciter les détracteurs de la loi va à contre courant de la marche du monde qui tend à devenir un village planétaire." J'avais cru que cette fois on avait pris que des techniciens au gouvernement. Mais alors d'où vient cette poésie lyrique qui agrémente les communiqués ? Bouvard et Pécuchet font des émules sous les tropiques.

Il est vrai que lorsqu'on circule à pieds en ce moment à Moroni, à la recherche d'un point d'eau, ou d'une station essence qui vend de l'essence, ou de fagots pour cuire son mhogo, avec la faim qui vous taraude, on a l'impression de vivre dans un "village planétaire". Si si, regardez bien, c'est le village là-bas, au loin, au delà des mers. Comme dans nos contes.