22.04.2008
"Vous savez maintenant ce qu'aucun ange ne sait"
A mon Ange. Je sens toujours ton souffle
dans mes cheveux.
En janvier de l’année dernière disparaissait Solveig Dommartin, actrice et réalisatrice française, emportée par une crise cardiaque à l’âge de 46 ans, presque dans une indifférence générale. Pourtant elle fut pour bien des gens de ma génération le symbole de la poésie, du rêve et il faut bien l’avouer d’un certain idéalisme, artistique, cela s’entend.
Solveig Domartin est l’héroïne d’un des films qui a marqué les gens de mon âge, Les Ailes du Désir du réalisateur allemand Wim Wenders. Combien de fois ai-je vu ce film ? Je dirais : autant de fois que j’avais de bonnes amies et, comme je les aimais « intellos », libres et passionnées je l'ai souvent vu et j’en ai souvent parlé dans les cafés autour de la fac, comme un remède laissé pour plus tard. Un remède à Mme de Lafayette et à ses condisciples.
Je l’ai vu quelquefois aussi avec des amis qui auraient préféré aller regarder le Grand-Bleu (« le film d’une génération » disait-on à l’époque) et s’extasier devant l’héroïsme beat de l’exploit pour l’exploit, ce qu’on peut appeler « l’héroïsme du saut à l’élastique ». Au bout de quelques minutes, ils s’endormaient et je ne les réveillais que lorsque la couleur revenait à l’écran. Et quand le noir réapparaissait et qu’ils me demandaient : « c’était quoi l’histoire? », je répondais : « Quelle histoire ? Il n’y avait pas d’histoire ».
Des anges qui se promènent dans la ville de Berlin coupée en deux par l’Histoire et la politique, qui se faufilent et observent les hommes, passent entre les pages et les esprits, partagent les petits bonheurs et compatissent aux malheurs sans pouvoir les ressentir ou en prendre un peu pour eux.
Parmi ces anges, Damiel, qui se plait à décrire les petites choses, les petits plaisirs qui caractérisent les humains et qui est attiré par la condition humaine.
Dans ce film, Solveig Dommartin, qui est alors la compagne du réalisateur, est une belle femme (Marion), trapéziste, qui a « un gros chagrin » et attend depuis longtemps l’amour. Dès la première réplique, elle apparaît comme trop humaine. Alors que son entraîneur lui demande de « penser qu’elle est un ange » pour bien s’envoler, elle rate l’exercice et s’écrie : « Putain de bordel de merde !”. Elle est trapéziste, et des « ailes de poulet » sur le dos vole dans le chapiteau d’un cirque qui va bientôt fermer (il n’y a plus de rêveurs) et la laisser à Berlin. Elle aspire ainsi à devenir un ange.
Ces deux êtres devaient s’attirer et c’est l’ange Damiel qui, à force d’admirer la trapéziste, en tombe amoureux. Pour elle, il décide de devenir un être humain, un être qui par définition est fragile et ressent la douleur. La magie de l’amour fait qu’il tombe sur terre, perd aussitôt sa carapace et entreprend de trouver la belle Marion. Comme elle l'attendait depuis si longtemps, elle n'est pas très surprise de le trouver enfin. Elle lui dit ce qu'a été ces années d'attente. Et ils peuvent enfin s'aimer.
Dans ma vie, il me semble que j’ai toujours cherché et rencontré ces anges qui ont voulu connaître la condition humaine. Regardez bien autour de vous, il y a les guerres et la misère, les pauvres et les riches, les puissants et les faibles, mais il y aussi des êtres qui s’intéressent aux détails, aux petites choses, aux morceaux de vies, des êtres qui parfois prennent des airs de tristesse mais qui préfèrent veiller sur d'autres car ils s'imaginent qu'ils ont plus de souffrances qu'eux-mêmes.
Rappelez-vous. Cet être qui un jour de mélancolie et de tristesse a posé sur votre épaule une main affectueuse et vous a murmuré à l’oreille : "je serai toujours là pour toi, tant que tu le voudras et quelles que soient les circonstances." C’était bien un ange. Sachez-le.21:30 Publié dans Extraas | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Wenders, Dommartin, Damiel, cinema
13.04.2008
Marion
Voici un beau texte écrit par Peter Handke, interprété par le personnage de Marion dans Les Ailes du désir de Wim Wenders (1987). C'est une des dernières scènes du film. La ponctuation est totalement intuitive.
[Damiel, l'ange devenu homme l'a retrouvée, il s'approche comme pour l'embrasser, elle pose sa main sur la poitrine de l'homme qu'elle l'aime pour le retenir]
"Il faut que ce soit sérieux un jour. J'étais souvent seule, je n'ai jamais vécu seule pourtant. Quand j'étais avec quelqu'un, j'étais souvent heureuse et en même temps je prenais tout pour des hasards. Ces gens étaient mes parents, mais d'autres auraient pu l'être [...]
J'étais avec un homme, amoureuse de lui, et j'aurais pu, sans hésiter, le laisser là et poursuivre ma route avec cet inconnu que nous venions juste de croiser dans la rue.
Regarde moi, ou non. Donne-moi la main, ou non. Non, ne me donne pas la main et ne me regarde pas [...]
Je n'ai jamais joué la comédie à quelqu'un et malgré tout je n'ai jamais ouvert les yeux et pensé : "Là, c'est sérieux. Ca devient sérieux enfin."
C'est comme ça que les années ont passé. Moi seule était si peu sérieuse. Le temps est-il si peu sérieux ? Je n'ai jamais été solitaire que je sois seule ou bien avec d'autres, mais j'aurais aimé être enfin solitaire, ça veut dire ça la solitude, je suis moi toute entière. Là, j'ai le droit de le dire car cette nuit je suis solitaire, enfin. Il faut en finir avec le hasard maintenant. Nouvelle lune de la décision. Je ne sais pas si ça peut exister le destin, ce qu'on appelle le destin mais je sais que la décision ça existe. Décide-toi. Maintenant, c'est nous le temps. Ce n'est pas que la ville, c'est la terre entière qui va s'associer à notre décision cette nuit. Toi et moi nous sommes plus que deux à partir d'aujourd'hui. Nous représentons quelque chose. Nous voici sur la grande place de l'humanité et sur cette place se presse la foule de ceux qui rêvent à la même chose que nous. Et pour cette foule, nous déterminons le jeu. Je suis prête moi. Alors, maintenant, c'est à toi. C'est toi qui a en mains le jeu. C'est tout ou rien.
Tu as besoin de moi. Tu vas avoir besoin de moi. Il n'y a pas de plus grande histoire que celle que nous vivons, que celle de l'homme et de la femme. Ca va être une histoire de géants, invisible, transmissible. Ce sera une histoire de nouveaux ancêtres. Regarde mes yeux, ils sont l'image de la nécessité, la destinée de tous sur la place.
18:20 Publié dans Extraits | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Wim, Wenders, Solveigh, Dommartin, Ganz, Handke

