08.07.2008

De la couardise en politique

Dans une dépêche Reuters d'aujourd'hui on peut lire ces quelques mots de et sur l'ancien Président français Jacques Chirac, à propos des faux emplois de la Mairie de Paris :

"Je souhaite vous redire que, bien entendu, en qualité de maire de Paris, j'assume la responsabilité de leur recrutement, même si, pour beaucoup d'entre eux, je ne les connaissais pas", a-t-il dit selon le procès-verbal de son audition le 3 juillet chez la juge Xavière Simeoni, publié mardi par Le Point.fr

"Dès lors, il serait injuste d'en rendre responsables les directeurs de cabinet, qui, dans le cadre de leurs fonctions, devaient signer les contrats", a-t-il ajouté. Il réaffirme aussi que selon lui, aucune infraction n'a été commise. 

J. Chirac assumant ses responsabilités de maire et protégeant ses directeurs de cabinet pour le recrutement de 35 chargés de mission qui n'ont jamais exercé à la Mairie de Paris. Il me devient presque sympathique.

On peut aussi constater qu'après avoir "légalement" joué à cache-cache avec la justice française, celle-ci n'a pas lâché prise et lui demande, encore aujourd'hui, des comptes sur des "détournements de fonds" publics qui datent des années 1980-1990, lorsqu'il était Maire.

Comment ne pas faire un parallèle avec ce qui s'est passé aux Comores, il y a quelques mois ? Après la passation de pouvoir entre le Colonel Azali et le Président Mohamed Sambi, ce dernier, qui avait promis de lutter contre la corruption a lancé une opération mains propres, promettant aux Comoriens de récupérer les sommes d'argent cachées par les barons de l'ancien régime, dans les banques comoriennes, mais aussi françaises et suisses. Le chef de l'opération s'appelait Mourad Saïd Ibrahim, un ancien magistrat dont chacun, et moi le premier, louait l'intégrité morale pendant le régime du colonel Azali, intégrité qui lui a valu d'être mis dans un placard pour refus d'entrer dans un système où la justice se dévoyait dans des actions douteuses de soutien aux militaires au pouvoir.

Depuis Mourad Saïd Ibrahim a été bombardé Ministre de la Justice, et il faut croire que le pouvoir change les hommes (comme on peut le vérifier pour le Ministre des Relations extérieures, Ahmed Jaffar ou le Directeur de cabinet, chargé de l'armée, Mohamed Dossar). C'est le même Mourad Saïd Ibrahim qui a tenté par tous les moyens d'annuler la décision de justice condamnant la BIC, banque tenue essentiellement par des intérêts français, et cela parce que la direction de cette banque avait décidé de ne pas avancer l'argent nécessaire à l'Etat pour faire certains achats. Et le même justifiait ses entourloupettes à la justice par un "danger imminent" sur l'économie des Comores.

Mais nous reviendrons sur les malheurs du régime Sambi dans d'autres posts.

Le Ministre a donc entrepris une opération "mains propres" destinée essentiellement à flatter le peuple, mais pas seulement, puisque nous étions nombreux à attendre que la justice soit à la hauteur afin d'éliminer les pratiques illégales mais devenues des coutumes au sein de l'administration comorienne. Donc, des ministres, un Directeur de Cabinet, des dirigeants d'une entreprise publique et même des opérateurs économiques furent mis en cause, livrés à la vindicte populaire, rapidement, sans véritables enquêtes et mis en prison. Certains ont été condamnés pour des faits antérieurs à leur nomination, d'autres connaissant trop bien les pratiques de la justice comorienne, pour l'avoir eux-même manipulée en leur temps, préférèrent quitter le pays et la fuir en attendant un régime plus clément.

Tous les condamnés firent appel. Ils attendirent près de six mois avant de se retrouver devant un nouveau juge. Celui-ci ne pouvait que dire l'évidence : les dossiers avaient été bâclés ! Tout le monde retrouve ou retrouvera dans quelques jours la liberté. Aux uns on a fait bénéficier un "vice de procédure", aux autres on a fait en sorte que le nombre de mois passés en prison correspondent à leurs nouvelles condamnations.

Et l'opération "mains propres" dans tout cela ? Il y a belle lurette qu'elle est terminée. Elle risque même de se retourner contre ses propres protagonistes à la fin du régime Sambi, puisque même l'avocate de l'Etat dans cette affaire a révélé à la presse, en compagnie du Vice Président, lorsqu'elle était en dispute avec le Ministre Mourad Saïd Ibrahim, que les pratiques pour lesquelles ils ont condamné certains hommes politiques étaient toujours en vigueur.

Mais, je disais qu'on reparlerait des malheures des gouvernement Sambi plus tard, nous avons au moins deux ans pour cela.

Ce qui m'a le plus frappé dans cette affaire, en plus de la fuite de certains responsables politiques, c'est le silence du principal responsable. Il semble que quelqu'un (le ministre ? le président ? tous deux s'en défendraient et laisseraient un lampiste assumer leurs décisions) ait décidé qu'il ne fallait jamais mettre en cause l'ancien président, le colonel Azali Assoumani. Et celui-ci, virtuellement président du parti Convention Républicaine des Comores (CRC) dont les deux secrétaires généraux se trouvaient en prison, n'a eu rien à dire. Ni aux juges, ni aux médias. Aucune manifestation de ce parti pour dénoncer les irrégularités que chacun pouvait noter. Il était invité, comme tout notable, aux places d'honneurs dans les diverses manifestations organisées par le nouveau pouvoir. Il était neutre. Ni pour ni contre ses anciens collaborateurs. Il ne fallait pas se faire remarquer. C'est ici qu'il faut rappeler qu'il s'agit d'un militaire qui avait déjà fait ses preuves en fuyant à l'Ambassade de France, lorsque celle-ci avait, de nouveau, envoyé son fidèle serviteur, le mercenaire Bob Denard, accomplir un nouveau coup d'Etat en septembre 1995.

22.04.2008

"Vous savez maintenant ce qu'aucun ange ne sait"

A mon Ange. Je sens toujours ton souffle 3ec87e0b1aa4d7fc5ee1a38146ddd553.jpgdans mes cheveux.

 

En janvier de l’année dernière disparaissait Solveig Dommartin, actrice et réalisatrice française, emportée par une crise cardiaque à l’âge de 46 ans, presque dans une indifférence générale. Pourtant elle fut pour bien des gens de ma génération le symbole de la poésie, du rêve et il faut bien l’avouer d’un certain idéalisme, artistique, cela s’entend.

Solveig Domartin est l’héroïne d’un des films qui a marqué les gens de mon âge, Les Ailes du Désir du réalisateur allemand Wim Wenders. Combien de fois ai-je vu ce film ? Je dirais : autant de fois que j’avais de bonnes amies et, comme je les aimais « intellos », libres et passionnées je l'ai souvent vu et j’en ai souvent parlé dans les cafés autour de la fac, comme un remède laissé pour plus tard. Un remède à Mme de Lafayette et à ses condisciples.

Je l’ai vu quelquefois aussi avec des amis qui auraient préféré aller regarder le Grand-Bleu (« le film d’une génération » disait-on à l’époque) et s’extasier devant l’héroïsme beat de l’exploit pour l’exploit, ce qu’on peut appeler « l’héroïsme du saut à l’élastique ». Au bout de quelques minutes, ils s’endormaient et je ne les réveillais que lorsque la couleur revenait à l’écran. Et quand le noir réapparaissait et qu’ils me demandaient : « c’était quoi l’histoire? », je répondais : « Quelle histoire ? Il n’y avait pas d’histoire ».

Des anges qui se promènent dans la ville de Berlin coupée en deux par l’Histoire et la politique, qui se faufilent et observent les hommes, passent entre les pages et les esprits, partagent les petits bonheurs et compatissent aux malheurs sans pouvoir les ressentir ou en prendre un peu pour eux.

Parmi ces anges, Damiel, qui se plait à décrire les petites choses, les petits plaisirs qui caractérisent les humains et qui est attiré par la condition humaine.

Dans ce film, Solveig Dommartin, qui est alors la compagne du réalisateur, est une belle femme (Marion), trapéziste, qui a « un gros chagrin » et attend depuis longtemps l’amour. Dès la première réplique, elle apparaît comme trop humaine. Alors que son entraîneur lui demande de « penser qu’elle est un ange » pour bien s’envoler, elle rate l’exercice et s’écrie : « Putain de bordel de merde !”. Elle est trapéziste, et des « ailes de poulet » sur le dos vole dans le chapiteau d’un cirque qui va bientôt fermer (il n’y a plus de rêveurs) et la laisser à Berlin. Elle aspire ainsi à devenir un ange.

Ces deux êtres devaient s’attirer et c’est l’ange Damiel qui, à force d’admirer la trapéziste, en tombe amoureux. Pour elle, il décide de devenir un être humain, un être qui par définition est fragile et ressent la douleur. La magie de l’amour fait qu’il tombe sur terre, perd aussitôt sa carapace et entreprend de trouver la belle Marion. Comme elle l'attendait depuis si longtemps, elle n'est pas très surprise de le trouver enfin. Elle lui dit ce qu'a été ces années d'attente. Et ils peuvent enfin s'aimer.

Dans ma vie, il me semble que j’ai toujours cherché et rencontré ces anges qui ont voulu connaître la condition humaine. Regardez bien autour de vous, il y a les guerres et la misère, les pauvres et les riches, les puissants et les faibles, mais il y aussi des êtres qui s’intéressent aux détails, aux petites choses, aux morceaux de vies, des êtres qui parfois prennent des airs de tristesse mais qui préfèrent veiller sur d'autres car ils s'imaginent qu'ils ont plus de souffrances qu'eux-mêmes.

Rappelez-vous. Cet être qui un jour de mélancolie et de tristesse a posé sur votre épaule une main affectueuse et vous a murmuré à l’oreille : "je serai toujours là pour toi, tant que tu le voudras et quelles que soient les circonstances." C’était bien un ange. Sachez-le.

13.04.2008

Marion

Voici un beau texte écrit par Peter Handke, interprété par le personnage de Marion dans Les Ailes du désir de Wim Wenders (1987). C'est une des dernières scènes du film. La ponctuation est totalement intuitive.

 

 [Damiel, l'ange devenu homme l'a retrouvée, il s'approche comme pour l'embrasser, elle pose sa main sur la poitrine de l'homme qu'elle l'aime pour le retenir]

"Il faut que ce soit sérieux un jour. J'étais souvent seule, je n'ai jamais vécu seule pourtant. Quand j'étais avec quelqu'un, j'étais souvent heureuse et en même temps je prenais tout pour des hasards. Ces gens étaient mes parents, mais d'autres auraient pu l'être [...]

J'étais avec un homme, amoureuse de lui, et j'aurais pu, sans hésiter, le laisser là et poursuivre ma route avec cet inconnu que nous venions juste de croiser dans la rue. 

Regarde moi, ou non. Donne-moi la main, ou non. Non, ne me donne pas la main et ne me regarde pas [...]

Je n'ai jamais joué la comédie à quelqu'un et malgré tout je n'ai jamais ouvert les yeux et pensé : "Là, c'est sérieux. Ca devient sérieux enfin."

C'est comme ça que les années ont passé. Moi seule était si peu sérieuse. Le temps est-il si peu sérieux ? Je n'ai jamais été solitaire que je sois seule ou bien avec d'autres, mais j'aurais aimé être enfin solitaire, ça veut dire ça la solitude, je suis moi toute entière. Là, j'ai le droit de le dire car cette nuit je suis solitaire, enfin. Il faut en finir avec le hasard maintenant. Nouvelle lune de la décision. Je ne sais pas si ça peut exister le destin, ce qu'on appelle le destin mais je sais que la décision ça existe. Décide-toi. Maintenant, c'est nous le temps. Ce n'est pas que la ville, c'est la terre entière qui va s'associer à notre décision cette nuit. Toi et moi nous sommes plus que deux à partir d'aujourd'hui. Nous représentons quelque chose. Nous voici sur la grande place de l'humanité et sur cette place se presse la foule de ceux qui rêvent à la même chose que nous. Et pour cette foule, nous déterminons le jeu. Je suis prête moi. Alors, maintenant, c'est à toi. C'est toi qui a en mains le jeu. C'est tout ou rien.

Tu as besoin de moi. Tu vas avoir besoin de moi. Il n'y a pas de plus grande histoire que celle que nous vivons, que celle de l'homme et de la femme. Ca va être une histoire de géants, invisible, transmissible. Ce sera une histoire de nouveaux ancêtres. Regarde mes yeux, ils sont l'image de la nécessité, la destinée de tous sur la place.