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23.01.2007

Des sultans batailleurs... Il vaut mieux en rire !

Dans les écrits des bangwe virtuels, l’actualité, surtout politique est commentée avec des expressions ou des idées qui nagent à la surface depuis… on ne sait quand, mais qui ont l’avantage de faire rire quand ils ne nous enfoncent pas dans ce que mon ami Ibrahim Barwane appelle la « comorosité ».
« A bon entendeur salut ! » lit-on souvent à la fin des messages envoyés sur internet. Quelques fois les choses semblent si graves qu’il s’en trouve toujours un pour écrire : « Ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, mais ce que vous pouvez lui apporter ». Mais bon celle-là, même madame Ségolène la reprend dans ses meetings.
Les idées destinées à faire passer le locuteur pour un original sont légion. Mais parmi toutes ces expressions, celle que je préfère et que je place au-dessus de toutes, c’est une expression qu’on retrouve dans tous les types de discours : « l’archipel aux sultans batailleurs ».
Mohamed Bacar refuse l’entrée de l’armée nationale à Anjouan ? C’est à cause des sultans batailleurs ! Il y a pléthore de candidats aux élections présidentielles ? C’est normal, nous sommes dans l’archipel aux sultans batailleurs. Tel homme avantage tel cadre originaire de sa région ? Les sultans batailleurs !
Mais qui sont donc ces sultans batailleurs qu’on rappelle à chaque fois pour expliquer le moindre fait dans la vie politique comorienne ?
Existe-il un arbre qui fait pousser les sultans batailleurs aux Comores ? Trêve de plaisanterie ! On finit par croire que nos sultans ont passé leur temps à se battre entre eux. On imagine donc aisément le sultan Ahmed Mwinyi Mkuu prenant la mer à bord de son vaisseau pour aller guerroyer contre son gendre à Anjouan ou à Mayotte ou Djumbe Fatima allant disputer le tibe de Ngazidja à Msa Fumu. A mourir de rires !
L’expression a été inventée par un administrateur colonial, Urbain Faurec, qui en guerre mondiale, écrit un petit ouvrage à la gloire de la colonisation aux Comores. Le livre s’intitule d’ailleurs « L’archipel aux sultans batailleurs » et a pour objectif, entre autres de justifier la colonisation. Comme ailleurs en Afrique, il s’agit de dire : si nous n’étions pas intervenus dans l’archipel, ces sauvages seraient encore en train de s’entretuer.
Pourtant, tout semble montrer le contraire. Avant les interventions des princes malgaches et de la marine française, les historiens ne nous rapportent pas d’affrontements majeurs entre les sultans. A Anjouan, trois royaumes, trois souverains. A Ngazidja, sept sultanats (quelquefois plus quelquefois moins) et sept sultans qui s’entendent pour désigner l’un d’eux comme sultan des sultans (tibe), mais sans lui accorder de pouvoirs absolus.
Il a fallu que la colonisation remette tous les pouvoirs à Ngazidja entre les mains d’un seul sultan, Saïd Ali, pour que la guerre devienne un fait dans l’île. De même, les interventions de Ramanetaka, qui finira par s’emparer de Moheli, puis d’Andriansouli qui prend Mayotte aux dépens des sultans d’Anjouan, enveniment les choses. C’est d’ailleurs ce qu’on retient en lisant « L’archipel au sultans batailleurs » qui n’évoque que la deuxième partie du XIXe siècle, c’est-à-dire précisément au moment où la marine française intervient dans l’archipel.
Combien de Comoriens, même parmi les historiens, ont-ils lu Urbain Faurec ? Une poignée. Pourtant, à voir comment le mot est employé dans toutes les circonstances, on se dit que si l’auteur avait déposé l’expression, ses descendants seraient aujourd’hui fortunés.


MiB

Ce texte a été écrit pour le magazine Comores-Mag n°14, janvier 2007. Pour vous procurer le n° ou vous abonner : comorespress@yahoo.fr