09.10.2006
En attendant l'hiver
J'ai enfin tondu la pelouse aujourd'hui. Du moins une grande partie. Cela fait longtemps. Il pleuvait tout le temps ces derniers temps. Ce dimanche il y avait du soleil, mais un de mes voisins recevait toute sa famille et j'ai voulu le préserver du bruit de la tondeuse.
Cet après-midi, il n'y avait que les agents d'entretiens de la voierie dans le village. J'en ai profité.
La pelouse, il faut me croire, c'est aussi un moment de repos. Presque deux heures de tondeuse, et j'ai maintenant en tête une communication que je dois donner bientôt. Il ne me reste plus qu'à m'asseoire et à l'écrire, avant de tout oublier.
C'est peut-être la dernière fois que je tonds avant l'hiver (sauf si le temps me permets d'y retourner ce mercredi). A présent, l'odeur de l'herbe se mèle au parfums des pommes qui macèrent au sol et des quelques roses qui résistent. J'ai envie de rester plus longuement dans le jardin. Mais c'est impossible. Brrrrrrrrrrrr.
La réserve de bois est prête depuis le début du mois de septembre. Dans quelques jours, le ramoneur se mettra au travail. Nous nous réfugierons dans le salon, et pieds nus, nous laisserons le feux remonter dans nos coeurs. Et le sommeil venir peu à peu. Ce sera le temps de l'hibernation.
19:10 Publié dans Extra_ordinaire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, tondre, pelouse
06.10.2006
Ma tante
J'avais une tante, ce n'était pas vraiment ma tante, c'était la femme d'un de mes oncles, celui que j'admire le plus. Il est menuisier, adore son métier et forme des jeunes au travail du bois depuis très longtemps. Autrefois, comme une bonne partie de ma famille, il avait cru à la révolution, et avait fini par s'engager pour partir en Tanzanie pour une formation militaire. C'était le temps des mapinduzi. Il n'eut pas le temps de revenir, Bob Denard, à la solde de la bourgeoisie comorienne avait commis son premier coup d'Etat et permis la restauration et la dictature. Revenu de Tanzanie, mon oncle fut imméditement mis en prison... mais c'est une autre histoire.
J'avais une tante, j'avais tout le temps l'impression, en parlant avec elle, qu'elle avait le même âge que moi. Pourtant, elle devait avoir un peu plus de quarante ans et cinq enfants. Elle riait tout le temps, racontait des histoires cocasses et j'aimais sa compagnie. J'ai compris, bien plus tard, qu'elle aussi employait l'humour comme une couverture. Femme de la brousse, d'un petit village perdu dans le Washili, sur la côte-est de la Grande-Comore, par son mariage avec mon oncle, elle avait contredit la stratégie d'une partie de la famille qui souhaite nous ancrer définitivement dans la capitale. Lui, il n'avait jamais oublié qu'une partie des nôtres est venue de loin. Et il est allé se marier dans ce petit village perdu, et avait poussé le cran jusqu'à amener sa "paysanne" dans la capitale. Il était resté un peu révolutionnaire.
Homme de consensus, généreux et fervent musulman, il est très apprécié par tous ceux qui l'approchent. Fervent musulman, un de ses enfants s'appelle Islam, pourtant sa femme n'avait pas de voile, et s'asseyait parmi nous pour discuter, en attendant que son mari veuille bien laisser le bois pour rentrer à la maison.
Cette femme est morte il y a quelques jours dans d'atroces souffrances, et à chaque fois que je revois son sourire, j'en suis bouleversé. J'ai été incapable d'en parler à un seul ami, mais il faut que je me libèrer un peu de ce poids.
Elle avait une voisine, une Malgache, marié à un Anjouanais et vivant sur les hauteurs de Moroni. Elle souffrait du dos, et celle-ci lui a dit qu'elle pouvait se faire soigner facilement à Madagascar et s'est proposée pour l'accompagner. Ma tante et son mari ont donc réuni l'argent. Avant de partir, elle a passé quelques jours avec ma mère de passage dans la capitale. Devant d'autres membres de la famille, et après l'avoir fait rire pendant des heures, elle a pris un air grave pour lui dire comment elle appréciait d'être dans notre famille, qu'elle n'avait jamais été autant aimé et qu'elle voulait aller apprendre le malgache !
Quelques jours plus tard, nous apprenions sa mort suite à l'opération. Je n'avais pas fini de faire le deuil que j'apprenais que non seulement elle avait vécu un calvaire avant de rendre l'âme, mais qu'en plus, faute de moyens elle avait été enterrée à Madagascar car il fallait au moins 6000 euros pour rapatrier son corps (le double d'un rapatriement à partir de la France). Pourquoi le sort s'acharnait autant contre cette pauvre femme ? Qu'avait-elle fait pour mériter une telle fin ? J'ai tout de suite pensé à sa fille et à son fils (les plus grands) : ils avaient vu leur mère partir heureuse et enjouée, et ils n'auraient même pas une tombe sur laquelle se recueillir.
Je n'arrivais pas à me réveiller. Au lieu d'un hôpital, elle se serait trouvée dans une maison, dans laquelle elle a d'abord été opérée du dos, puis quelques jours plus tard, elle a subi une tentative d'opération du ventre qui lui a été fatale. Elle a hurlé pendant plusieurs jours, et pendant ce temps, ses bourreaux continuaient à demandé de l'argent à son mari et celui-ci empruntait pour envoyer à Madagascar pour qu'on soigne sa femme. Elle serait décédée vendredi et sa voisine aurait appelé samedi encore pour demander qu'on lui envoie rapidement de l'argent.
Ce sont deux Comoriens de Mayotte, liés à une partie de ma famille vivant dans cette île qui auraient rapporté les faits, sans savoir qu'elle était de notre famille. Ils auraient même déjà envoyé des photos montrant comment cette petite femme a souffert avant de mourir. Pourvu que ses enfants ne tombent pas sur ces photos.
Je n'attends que la fin du mois d'octobre pour aller voir mon oncle et ses enfants, les serrer très fort et pleurer avec eux. Que faire d'autre ? La vie est injuste, et pourtant il faut la vivre jusqu'au bout sans savoir ce qu'elle nous réserve.
00:00 Publié dans Extra_ordinaire | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : Comores, Madagascar, journal intime

