24.02.2006
Moumié, un fils de l'Afrique libre
L´assassinat de Félix Moumié - L´Afrique sous contrôle, un documentaire de Frank Garbely
Dimanche 11 février, à l'invitation d'un ami africain, j'ai assisté dans un petit local de l'Association panafricaine à Paris à la projection d'un film sur l'homme politique camerounais, Felix Moumié, empoisonné par un agent des services secrets français à Genève, et mort le 3 novembre 1960, en marges des indépendances africaines.
Le film commence par des images de la femme de Moumié revenant à Genève. Quarante-cinq ans auparavant, elle était venue au chevet de son mari agonisant. Elle craque en entrant dans le même hôpital qu'en 1960.
Une femme courageuse
Personne ne peut rester indifférent à l'émotion qui se dégage des paroles de cette femme dont la vie se confond entièrement avec les idées défendues par son mari. Pourtant, elle qui amait s'amuser et danser n'aurait jamais cru un jour se marier à un médecin, qui de plus était un homme politique. Elle rêvait d'épouser un musicien. Elle a dû affronter les préjugés ethniques au Cameroun pour pouvoir se retrouver avec Moumié. Elle entrait du même coup dans le combat politique, et allait connaître les camps et les tortures, comme bon nombre de membres de sa famille (son frère particulièrement) et tous les Camerounais qui refusaient de vivre comme des esclaves sous la colonisation.
Après la mort de Moumie, le Cameroun est remis entre les mains d'une marionnette. Marthe Moumié, quant à elle, est remise à la Guinée équatoriale en 1969, a connu l'emprisonnement et les exactions. Elle n'en parle pas, par pudeur. Elle se contente de raconter l'histoire de son mari "mort pour un travail juste parce qu'il a aimé son pays".
Messmer, Haut-Commissaire sans pitié
Le film commence aussi par le commentaire de Pierre Messmer, gaulliste, ancien Haut-Commissaire du Cameroun (1956-1958), ancien Ministre de l'Outre-mer, et aujourd'hui Président de l'Institut de France. C'est le même Messmer qui, en 1972, avait lancé une menace prophétique aux Comoriens (mais qui ne l'avaient pas pris au sérieux) en leur disant en substance, à Moroni : si vous vous avisez de prendre votre indépendance, nous romprons l'unité de l'archipel. Le lendemain, à Dzaoudzi devant une foule de Maorais il avait déclaré : vous pourrez rester français aussi longtemps que vous le voulez. Cela a fonctionné puisque les Comores sont devenues indépendantes mais amputées de l'ile comorienne de Mayotte.
Pour revenir à Moumié, le commentaire de Messmer sonne comme une justification, à posteriori de son assassinat. L'ancien Ministre a recours au présent comme si les événements étaient toujours très limpides dans sa tête : Moumié n'est intéressé que par le pouvoir et n'accepte aucune élection. Plus loin dans le film, il a aussi un commentaire sur l'Union des Population du Cameroun (UPC) le parti de Moumié : "un parti communiste, dirigé par des communistes impitoyables. Alors quand vous êtes impitoyables, vos adversaires ne vous font pas de pitié". Il faut comprendre : nous n'avons eu aucune pitié pour ces communistes, et quand on sait l'armement rudimentaire (et parfois inexistant) des Camerounais face à l'armée française (car selon le même Messmer la gendarmerie ne pouvait pas suffire pour mettre fin à la rébellion), on comprend pourquoi les Camerounais, dans ce film, et dans le débat qui a suivi, parlent de "génocide".
Une guerre sans merci
Le film est construit comme de doubles tableaux vus quasi instantanément, avec des évocations du passé et la présentation du présent, avec les événements qui se déroulent au Cameroun et ceux qui se déroulent en Europe (France et Suisse), avec la grande histoire de la décolonisation africaine et la petite histoire de Moumie et de son parti.
L'histoire de Moumié est encadrée par les opérations d'extermination de la rébellion et de certaines populations poursuivies jusque dans la forêt. Le film s'arrête même quelques minutes sur l'incendie et la destruction du quartier Congo à Conakry dont la plupart des habitants ont trouvé la mort selon un témoin qui a été sauvé par un match de football. Selon Maitre Verges, le quartier a été bombardé au Napalm, une arme de destruction massive. Des milliers de Camerounais ont été brûlés vifs ou abattus pour les empêcher de sortir du quartier. Pourquoi ? Les services secrets français soupçonnaient deux chefs de l'UPC de s'y trouver, selon un témoin dans le film.
Moumié, empoisonné par un agent secret
Le réalisateur, Franck Garbely, a su faire un portrait très humain de Moumié. Ce n'est pas un Dieu ni un prophète, mais un homme avec ses qualités et ses défauts. En Suisse, comme beaucoup de leaders africains de passage en Europe, Moumié fréquente les femmes et claque l'argent (dont on ne nous explique pas l'origine : Guinée, Chine ou URSS ?). Il dîne un soir au restaurant avec un journaliste Genevois, William Bechtel, ancien légionnaire, barbouze, membre de la Main Rouge, chargé d'assassiner des indépendantistes africains ou ceux qui, en Europe, leur apportaient une aide matérielle (ce fut le cas pour ceux qui aidaient les combattant du FLN algérien), réserviste des services secrets français comme nous l'apprend plus tard son chef, Maurice Robert, ancien chef des SDECE.
Pour ceux qui suivent un peu les coups bas menés contre les Comores, c'est le même Maurice Robert, qui lors du procès du mercenaire français Bob Denard pour l'assassinat du président comorien Ahmed Abdallah, avait fini par admettre ce que nous savions tous : Bob Denard était un agent des services secrets français, chargé des basses oeuvres en Afrique et particulièrement aux Comores.
La police suisse trouve dans l'appartement de Bechtel et sur ses habits des traces du même poison que celui qui a tué Moumié, ainsi qu'un plan d'opération pour sa rencontre avec Moumié. Maurice Robert dit même que Bechtel s'est accusé d'avoir empoisonné Moumié, et lorsqu'on lui demande dans quelles circonstances, la réponse est claire : "Secret Défense". Pourtant l'enquête traine pendant des années. Elle est reprise en 1979. Bechtel est mis en prison, à l'âge de 80 ans. Mais en 1980, un juge prononce un non-lieu qui arrange la France et la Suisse qui ne souhaite pas que son image de pays neutre soit mis à nu. Une seconde mort pour Moumié et sa famille. Bechtel meurt quelque temps après dans un hôpital militaire français.
Malheuresement pour la courageuse Marthe Moumié, il y aura une troisième mort. Elle retourne sur la tombe de son mari dont le corps avait été embaumé et conservé à Conakry (Guinée), dans l'espoir de le rapatrier au Cameroun, elle trouve que des inconnus l'avaient fait disparaître.
C'est en larmes qu'elle s'exclame : "Ca, c'est l'histoire du Cameroun". On a alors envie de lui dire que c'est aussi l'histoire de la France et de l'Afrique.
21:00 Publié dans Extratemporels | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Politique, Moumie, Cameroun, UPC, decolonisation, barbouze


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