24.02.2009
Muigni Baraka, intellectuel comorien et arabophone
Pour les jeunes comoriens d'aujourd'hui, il est difficile de saisir la pensée et les oeuvres de ces nombreux intellectuels d'origine comorienne qui ont brillé dans le monde arabe et qui constituent un motif de fierté mais dont les oeuvres sont gardées comme des trésors par quelques érudits, quand elles ne finissent pas dans les ventres des rats.
Muigni Baraka est plus proche de nous, puisqu'il nous a quittés en 1988. Il est sans doute le dernier représentant de ces intellectuels arabophones. Pourtant, nous n'avons aucun livre de lui. Nous entendons parler depuis des années d'une thèse soutenue à l'Université d'Oxford et qui serait publiée prochainement.
Que nous reste-il de la pensée d'un homme comme Muigni Baraka, docteur de l'Université d'Oxford et savant reconnu pour ses connaissances du Coran et de l'Islam ? Peu de choses. Une voix que les gens entendent régulièrement à la radio nationale et les témoignages de ceux qui l'ont connu. Pourtant, les possibilités d'investigation sont nombreuses, puisqu'au-delà du champ de la pensée, Muigni Baraka a aussi été un homme d'action, ayant servi les régimes révolutionnaires après la révolution de Zanzibar en 1964 et après l'indépendance des Comores en 1975.
Il n'y a, pour le moment, qu'un seul ouvrage sur Muigni Baraka, celui écrit par Soilih Mohamed Soilih en 2001 (Omar-la-Baraka, Encres du sud), mais qui reste très incomplet sur le personnage.
C'est pourquoi il faut être reconnaissant envers le philosophe Ismael Ibouroi et l'écrivain Soilih Mohamed Soilih d'avoir exhumer les dialogues qui ont eu lieu à la fin des années 1980 entre le premier et Muigni Baraka à la Radio-Comores. Cela fait longtemps qu'ils en parlent et l'impatience de certains d'entre nous avait atteint les bornes.
Ces dialogues sont d'abord un plaidoyer pour la tolérance, l'acceptation de l'autre, le non-musulman (chrétien ou juif), et même l'athée. Et pour cela, les deux intellectuels comoriens reviennent souvent à l'origine de l'Islam et surtout à l'Islam du Moyen Age, lorsque les penseurs musulmans étaient en contacts permanents, d'abord par l'intermédiaire de leurs oeuvres avec les idolâtres de l'Antiquité, puis par des contacts physiques avec les chrétiens d'Espagne.
Mais ce livre est aussi un appel à reconsidérer la philosophie dans un pays où l'on reliait alors systématiquement la philosophie à l'athéisme. Le dialogue entre l'homme de religion (qui est aussi homme de pensée) et le philosophe est symbolique de leur volonté d'ouvrir les Comoriens à la philosophie, à la pensée par soi-même. Montrer autrement la philosophie, mais aussi provoquer une révolution qui a eu lieu ailleurs, dans les autres religions monothéistes, en demandant à chaque musulman comorien d'aller lui-même lire et comprendre le Coran, faire l'effort d'interprétation personnelle au lieu de se contenter de réciter ou de se laisser guider par un Clergé qui ne devrait pas exister dans l'Islam, selon Muigni Baraka.
Malheureusement, le Clergé comorien a réagi et le Grand Mufti Abderemane a mis fin à cette expérience unique pendant la dictature d'Ahmed Abdallah, en faisant arrêter subitement une émission qui devenait de plus en plus populaire.
Muigni Baraka et Ismael Ibouroi, Dialogue. Islam et Politique, éds de la Lune, 133p., 2008
(traduction de Soilih Mohamed Soilih)
10:37 Publié dans Extraas | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : baraka, comores, ibouroi, coran, islam
02.08.2008
De la citoyenneté économique
L'Assemblée de l'Union des Comores a donc rejeté le projet de loi présenté par le Gouvernement du Président Ahmed Abdallah Mohamed Sambi visant à vendre la nationalité comorienne à des Arabes du Kuwait et des Emirats Arabes Unis, Arabes qui sont sans nationalités dans leurs propres pays. Il n'y avait que les Arabes pour inventer ça et il n'y avait que les Comoriens pour se mettre dans des embrouilles de ce genre.
On dirait une plaisanterie. Dans un média du Golf, on pouvait lire que 25 personnes ont pu bénéficier de la gentillesse des autorités comoriennes. Ils ont obtenu des passeports comoriens, avant même la présentation de la loi au Parlement. Ces passeports ont été cédés contre des dollars dont on ne saura sans doute jamais dans quelles poches ils sont allés comme c'est le cas depuis de nombreuses années (et dans ce domaine le Président Sambi n'a rien inventé). Ces nouveaux Comoriens, aussitôt notre nationalité obtenue, ont formulé une demande de nationalité dans leur propre pays, l'obtention d'une nationalité étrangère leur permettant dans certains cas d'obtenir la leur. Looool ! comme dirait une amie qui m'est chère.
Ce n'est pas une plaisanterie. C'est la conséquence de l'application stricte des traditions ancestrales. Ainsi, aujourd'hui un enfant peut naître aux Emirats ou au Koweit dans une famille qui y vit depuis des siècles, il n'aura pas la nationalité d'un de ces pays, et il n'aura donc aucune nationalité. A tel point qu'avant de ratifier la Convention relative aux Droits des Enfants, en 1997, je crois, les Emirats Arabes Unis ont émis plusieurs réserves dont celle concernant l'article 7 qui dit que tout enfant a le droit à une nationalité. Affaire interne, disent-ils. Difficile car ce statut batard est soumis à des gens dont les familles, autrefois, ne connaissaient pas les frontières.
Mais quand on sait que ces populations dites apatrides (bedouns pour les Arabes) se sont toujours battus en première ligne pour la défense de leur pays, le Koweit, la tradition devient une insulte, une injustice incompatible avec l'Islam dont ces messieurs se disent les meilleurs représentants.
Heureusement, aussi bien au Koweit qu'aux Comores, les bêtises des puissants - ou de ceux qui s'en donnent des airs - nous font rire un peu. Ainsi, un responsable politique koweitien qui se bat pour la naturalisation de ses compatriotes dans son pays et pas dans un pays étranger disait dans un journal local a propos de l'accord avec les Comores : "Kuwaitis used to jokingly say that the solution to the problems of Bedouns will come from the moon but with this agreement, it seems the joke is now a reality".
D'avance pardonnez ma traduction car depuis des années, mon anglais est resté "niveau lycée", mais en gros notre cousin veut dire (je crois) : "Les Koweitiens avaient l'habitude de rire en disant que la solution aux problèmes de Bedouns viendra de la lune [on ne peut que rapprocher ce mot du sens originel de "Comore" : al-kamar, la lune en arabe] mais avec cet accord [entre le Koweit et les Comores pour la vente de la nationalité comorienne] il semble que la plaisanterie est à présent une réalité".
Il est sûr que l'émir du Koweit, désigné comme celui qui discutait avec le Président Sambi sur cette affaire, comme l'a révélé un communiqué du gouvernement comorien en date du 16 juillet 2008, ne doit pas rire autant en apprenant que les députés comoriens ont refusé sa proposition. Car on imagine mal le gouvernement comorien écrivant que le Président Sambi a négocié avec l'émir du Koweit alors que ce serait faux, comme vient de l'affirmer l'Ambassadeur koweitien aux Comores, mais installé en Egypte, où il est mieux informé sur les turpitudes de la politique sambienne. A moins que notre cher président et ses conseillers n'aient commis une confusion impardonnable entre l'emir du Koweit et le PDG de la Holding qui doit nous construire de beaux hôtels sur une partie de la côte comorienne qui a déjà été bradée.
Quant aux Comoriens, eux aussi, ont pu s'amuser un peu en lisant ce fameux communiqué du Gouvernement comorien, dans lequel on demande aux députés d'accepter la vente de la nationalité à 4000 familles des Emirats contre 100 000 000 de dollars US. J'ai lu et relu 100 fois... non, j'exagère, disons une vingtaine de fois, ce communiqué et à chaque fois je rigole quand j'arrive à ce passage mémorable : "C'est la preuve de notre ouverture au monde, de notre sens de l'hospitalité et de notre capacité d'adaptation." Certains se sont trompés de vocation dans ce gouvernement, même s'il n'y a pas de salle de théâtre ou de cinéma aux Comores. Mais après tout, dans d'autres contrées, on dit que la politique est une grande scène. S'y jouent des drames, des tragédies et parfois... des comédies.
Quel sens de l'hospitalité ! Je ne sais pas d'où vient ce type de "sens de l'hospitalité", mais il n'est vraiment pas comorien, en tout cas pas celui qu'on observe tous les jours. Vous imaginez : un étranger se présente à votre porte et vous demande de le loger et vous exigez d'abord près de 25 000 000 d'euros pour refaire votre logement et vous vous réjouissez d'avance du fait qu'il n'y entrera jamais ou pas d'une manière "permanente".
Plus loin, on peut apprécier un autre argument : "Le réflexe de repli sur soi et de peur qu'essaient de susciter les détracteurs de la loi va à contre courant de la marche du monde qui tend à devenir un village planétaire." J'avais cru que cette fois on avait pris que des techniciens au gouvernement. Mais alors d'où vient cette poésie lyrique qui agrémente les communiqués ? Bouvard et Pécuchet font des émules sous les tropiques.
Il est vrai que lorsqu'on circule à pieds en ce moment à Moroni, à la recherche d'un point d'eau, ou d'une station essence qui vend de l'essence, ou de fagots pour cuire son mhogo, avec la faim qui vous taraude, on a l'impression de vivre dans un "village planétaire". Si si, regardez bien, c'est le village là-bas, au loin, au delà des mers. Comme dans nos contes.
16:05 Publié dans Extrapols | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Comores, Koweit, Kuweit, Emirats, Sambi, nationalité, naturalisation
22.07.2008
Sambi : la fin des rêves ?
C'es passé presque inaperçu. Le président des Comores Ahmed Abdallah Mohamed Sambi recevait ses partisans et quelques personnalités de la diaspora sélectionnées par ses proches dimanche dernier, rue Alphand à Paris, dans l'appartement de l'Ambassadeur.
Il était là aussi depuis le 14 juillet. Quelqu'un l'a-t-il vu parmi les autres chefs d'Etat invités par son "ami" Nicolas Sarkozy à la tribune présidentielle ? Dans les milieux diplomatiques comoriens à Paris, on chuchote qu'ils ont tout fait pour que le Président soit invité, mais que celui-ci n'a pas pu changer le statut de son voyage : " à titre privé".
Après tout, il n'était qu'en transit. On l'attendait aux Etats-Unis où grâce à son excellence M. l'Ambassadeur, le président allait enfin signer ce machin qui va permettre aux lecteurs DVD, au riz, aux voitures,... et toutes nos productions industrielles et agricoles, "made in Comoros" d'entrer sur le marché américain. Et au pays de l'Oncle Sam, le Président Sambi a rencontré des gens très importants (Very Important Person)- nous apprend le site de la présidence - : Bobby Pittman, Henriette Fore, Theresa Whelan, Tim Zeimer,.. . Vous ne les connaissez pas ? Ce n'est pas grave, ce sont des Américains et tout Américain est "une haute personnalité", surtout lorsqu'il accepte de serrer la main à notre président. C'est pas comme cet ingrat de Sarkozy qui le snobe après tant de cadeaux et de courbettes. Mais y avait aussi la belle Rice qui, tenez vous bien, aurait dit selon Beit-Salam (internet) que les Comores sont un "modèle de démocratie". Ne riez pas c'est sérieux, et la Rice, elle en a vu des régimes politiques !
Notre président recevait donc ce week-end. L'Ambassade des Comores à Paris préparait une rencontre avec tous les Comoriens depuis une semaine à La Courneuve. Au dernier moment, la rencontre avec la diaspora n'était plus au programme. Il ne fallait sans doute pas encore montrer au Président qu'il est de plus en plus impopulaire dans la diaspora installée en France. Notre Ambassadeur lui a donc concocté une belle petite rencontre comme il en a le secret. Quelques jours auparavant, tel ou tel flambeur se disant proche du Président promettait à tel ou tel jeune de l'amener voir le Président. On entendait les plus ambitieux essayer de convaincre les autres que c'est une nécessité d'aller voir le Président et qu'on ne pouvait pas refuser une telle opportunité. Résultat : on a rempli, mais pour éviter les mauvaises surprises, on a demandé à chacun de fermer sa bouche (pour rester poli). Seul un notable, ami de l'Ambassadeur, a eu l'autorisation de poser toutes les questions que les Comoriens de la diaspora voulaient poser à notre cher Président. Cela faisait gagner du temps à tout le monde, un dimanche. On n'allait tout de même pas laisser des jeunes venus d'on ne sait où, comme ces malpolis de Watania, donner des leçons de patriotisme à notre Président ! Le notable de service a donc posé deux questions au Président :
- Qu'est-ce que c'est que cette histoire de citoyenneté économique, cher collègue ? Mon ami, où en est-on avec Mayotte ?
Comme dans les meilleurs shows télévisés, le Président avait déjà les réponses :
- Ne vous inquiétez pas avec cette histoire de citoyenneté économique, nous allons recevoir beaucoup d'argent et ces gens ne viendront jamais s'installer chez nous. Quant à Mayotte, c'est aux Maorais de décider s'ils veulent revenir avec nous. Mais j'ai proposé à la France de lui louer l'île, histoire de gagner un peu d'argent encore, j'attends une réponse sérieuse.
Chers lecteurs, je ne vous garantis pas l'exactitude des propos tenus par le Président (et par le fameux notable), je crois que j'ai mélangé trop de paroles rapportées. Je m'en excuse d'avance, si vous avez entendu d'autres choses. Après tout, ils avaient qu'à s'adresser à tous les Comoriens !
Mais pour finir, je dois quand même féliciter les gens qui ont assisté à cette réunion car il faut le faire : écouter le Président pendant tout ce temps et accepter de se taire. Et même les journalistes, par respect pour nos aînés n'ont pas bronché. Quel bel exemple de démocratie ! Le modèle dont le monde entier nous envie ! Grand merci à notre Excellentissime, M. L'Ambassadeur des Comores en France, dont nous avons pu constater qu'il pouvait aussi user du poing quand c'est nécessaire, pour avoir réussi un tel pari.
22:40 Publié dans Extrapols | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Sambi, Comores, diaspora, Courneuve

